L’art du paraitre : La parure comme outil de légitimation bourgeoise chez John Singer Sargent

|Chloé Auberville


Entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle, le peintre américain John Singer Sargent devient le portraitiste incontournable d'une élite internationale et participe à illustrer leur recherche d'affirmation sociale. À travers sa très vaste production artistique d'environ 900 peintures et près de 2 000 aquarelles, Sargent représente une période de pouvoir, de richesse mais également une société de rivalité entre les classes sociales pour qui l'apparence est primordiale. Après un rapide passage par l'Academia delle belle Arti de Florence et sur les conseils du peintre Walter Launt Palmer, ami de la famille Sargent, le jeune artiste part se former en 1874 à Paris auprès de Carolus-Duran. Ce célèbre portraitiste est le premier à initier Sargent à ce genre artistique ce qui, tout en assurant un revenu financier stable et avantageux, permet à Sargent d'exprimer son talent artistique. Après plusieurs années de formation au sein de l'atelier parisien et en parallèle d'un cursus à l'école des Beaux-Arts de Paris, Sargent obtient de plus en plus de commandes et commence à se créer un nom et une réputation au sein de la haute société. Cette renommée perdure tout au long de sa carrière comme le montre Rodin en 1902 en appelant son ami Sargent « The Van Dyck of our time »[1]. À travers ses portraits, Sargent a non seulement représenté ses modèles, mais il a également documenté les habitudes vestimentaires et les goûts en matière de bijoux lors d'une époque charnière, à cheval entre le XIXe siècle et le XXe siècle. Bien plus qu'un simple détail parmi ces portraits, les bijoux viennent compléter la tenue du modèle et participer à leur caractérisation. Ils permettent d'illustrer une période d'abondance, de richesse mais également une période où la hiérarchie sociale est au cœur des préoccupations.

Dans la bonne société représentée par Sargent, la bourgeoisie émerge comme un nouveau membre d'une élite sociale internationale au long du XIXe siècle et vient occuper une place majeure au sein de la société. Composée principalement de riches familles de fonctionnaires, d'intellectuels, ou d'industriels, la bourgeoisie cherche à se placer à la suite de l'aristocratie et de la noblesse afin de se donner une légitimité, un héritage mais également de prouver qu'ils appartiennent à une société commune. Octave Uzanne dresse la définition de la femme bourgeoise dans son ouvrage La femme à Paris, Nos contemporaines, notes successives sur les Parisiennes de ce temps dans leurs divers milieux états et conditions, écrit en 1894 :

« Par la désignation de bourgeoise, on reconnaît aujourd'hui, à Paris, toute femme de grande, moyenne ou petite aisance dont la vie n'est astreinte ni à une profession régulière, ni à aucun travail à domicile. »[2].

La bourgeoisie s'empare de son image publique et passe principalement par le portrait. Cette catégorie sociale se retrouve dans la production artistique de Sargent, comme dans le portrait de Mrs. Carl Meyer and her children , peint en 1896. La jeune femme née Adèle Levis est l'épouse d'un riche banquier qui travaille pour les familles Rothschild et de Beers. Ce portrait représente donc une riche bourgeoise assise sur un sofa de style Louis XV dans un décor fastueux en panneaux de bois peint comportant des moulures dorées. Mrs Meyer est accompagnée de ses deux enfants, sa fille Elsie Charlotte et son fils Frank Cecil. Elle porte une imposante robe rose pâle cintrée par un large ruban noir. Son décolleté et les bras sont encadrés par un tissu transparent qui est une sorte de voilage volumineux. Son cou est orné d'un long et impressionnant collier de perles à trois rangs, qui descend en cascade jusqu'aux pieds du modèle. Elle tient un large éventail ouvert dans sa main gauche. À travers son décor fastueux et l'imposante tenue du modèle, Sargent représente une bourgeoise qui se place dans une continuité aristocratique et royale par l'exposition de sa richesse car elle porte une luxueuse tenue parée de riches accessoires dans un décors à l'opulence affirmée. Cette idée d'imitation des élites est également renforcée dans la composition et la position du corps de Mrs Meyer qui est une référence évidente au tableau Madame de Pompadour , peint par François Boucher en 1756, comme le souligne Elisabeth Prettejohn . La pose du corps féminin, le dévoilement d'une délicate chaussure, le décors, les accessoires et l'imposante robe recouvrant le sofa, semblent en effet inspirés du portrait de Boucher. Ainsi comme le montre le portrait de Sargent, la bourgeoisie accorde une place importante à sa représentation et à son apparence dans son désir d'imiter l'aristocratie et la noblesse, comme le souligne Philippe Perrot lorsqu'il écrit :

« Dans l'élaboration de son paraître vestimentaire, la bourgeoisie du XIXe siècle nous révèle ainsi toute l'importance accordée au rôle signifiant par rapport au rôle fonctionnelle. » .

La parure vestimentaire et joaillière du bourgeois devient un facteur social qui témoigne de sa place dans la haute société. Afin de légitimer son statut social, la bourgeoisie s'expose en s'emparant du médium du portrait mondain, ce qui entraine une hausse des commandes artistiques. Sargent séduit cette clientèle en quête de reconnaissance et devient l'artiste à la mode lors de la fin du XIXe siècle.

[1] Robert Rowe, John Hayes et Frederick Cummings, « Foreword », John Singer Sargent and the Edwardian Age, page 5.

[2] Octave Uzanne, La femme à Paris, Nos contemporaines, notes successives sur les Parisiennes de ce temps dans leurs divers milieux états et conditions, Paris, édition Ancienne maison Quantin, 1894, page 211.

[3] Sargent, Mrs. Carl Meyer and her children, 1896, huile sur toile, 201,4 x 134 cm, Londres, Tate Britain. [1] Boucher, Madame de Pompadour, 1756, huile sur toile, 201 x 157 cm, Munich, Neue Pinakothek.

[4] Elisabeth Prettejohn, « The Fashion in Old Masters", Sargent and Fashion, catalogue d'exposition du Museum of Fine Art de Boston (8 octobre 2023 - 15 janvier 2024) et du Tate Britain (21 février 2024-7 juillet 2024), édité par Museum of Fine Art de Boston, 2023, pages 124-127.

[5] Phillipe Perrot, Les dessus et les dessous de la bourgeoisie : une histoire du vêtement au XIXe siècle, Paris, éditions Fayard, 1981, page 17. [1] Sargent, Mrs. Carl Meyer and her children, 1896, huile sur toile, 201,4 x 134 cm, Londres, Tate Britain.

[6] Boucher, Madame de Pompadour, 1756, huile sur toile, 201 x 157 cm, Munich, Neue Pinakothek.

[7] Elisabeth Prettejohn, « The Fashion in Old Masters", Sargent and Fashion, catalogue d'exposition du Museum of Fine Art de Boston (8 octobre 2023 - 15 janvier 2024) et du Tate Britain (21 février 2024-7 juillet 2024), édité par Museum of Fine Art de Boston, 2023, pages 124-127.

[8] Phillipe Perrot, Les dessus et les dessous de la bourgeoisie : une histoire du vêtement au XIXe siècle, Paris, éditions Fayard, 1981, page 17.

 

Sargent, Mrs. Carl Meyer and her children, 1896, huile sur toile, 201,4 x 134 cm, Londres, Tate Britain

 

Boucher, Mme de Pompadour, 1756, huile sur toile, 201 x 157 cm, Munich, Neue Pinakothek.

 

Bibliographie sélective :

• Gabriel Badea-Päun (préface de Richard Ormond), Portraits de société XIXe-XXe siècles, Paris, éditions Citadelles & Mazenod, 2007.

• Evan Charteris, John Sargent, New-York, Charles Scribner's sons, 1927.

• James Lomax et Richard Ormond, John Singer Sargent and the Edwardian Age, catalogue d'exposition organisée par Leeds Art Galleries du 5 avril au 10 juin 1979, la National Portrait Gallerie de Londres du 6 juillet au 9 septembre 1979 et le Detroit Institute of Art du 17 octobre au 9 décembre 1979, Leeds, Leeds Art galleries, 1979.

• Erica E. Hirshler et al, Sargent and Fashion, catalogue d'exposition du Museum of Fine Art de Boston (8 octobre 2023 - 15 janvier 2024) et du Tate Britain (21 février 2024-7 juillet 2024), édité par Museum of Fine Art de Boston, 2023.

• Phillipe Perrot, Les dessus et les dessous de la bourgeoisie : une histoire du vêtement au XIXe siècle, Paris, éditions Fayard, 1981.

• Octave Uzanne, La femme à Paris, Nos contemporaines, notes successives sur les Parisiennes de ce temps dans leurs divers milieux états et conditions, Paris, édition Ancienne maison Quantin, 1894.

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